Jean-François PROVOST
Mon travail part toujours du réel. En tout cas de l’idée que nous nous faisons du réel. Mes précédentes expositions ont eu pour thème les ports, les cageots, les containers, la banlieue, les vignes, celle-ci a pour thème le rivage maritime. Toujours des lieux ou des objets dans l’espace. Mon travail ne s’applique pas à saisir le réel, à quoi bon, mais tente d’en restituer la mémoire, ou pour le moins le souvenir d’une vision fugitive, d’une émotion passée, de retrouver le génie du lieu. Cette tentative s’articule entre le sensible, la parole et le souvenir et se situe au passage d’un état à un autre, à la transition comme moment de tous les possibles. Les plus belles périodes de l’histoire de la peinture se situent pour moi à la charnière du XIVe et du XVe siècle en Italie où l’on passe de la perspective binoculaire à la perspective monoculaire qui deviendra la règle de peinture occidentale, ou au passage en l‘espace de 4 ou 5 ans pendant la Première Guerre mondiale, de la peinture figurative à la peinture abstraite. Ce sont ces « surprises » plutôt que la « maîtrise » qui me bouleversent.
La peinture est muette mais elle pense. Pour chaque thème, je m’applique à établir un code, une écriture, une orthographe, une gestuelle picturale qui deviennent la langue du paysage, un peu comme la gestuelle des sourds et muets. Le travail reste dans le cadre traditionnel du tableau mais l’utilisation de support transparent brouille les limites du cadre et supprime le fond. La superposition des couches, le jeu des ombres et des reflets rendent instable la peinture et permettent à chacun de se laisser aller aux effets de surprise. La dispersion des pigments sur la surface lisse et imperméable accentue ces effets aléatoires. L’utilisation de la réserve, comme pour l’aquarelle, participe de cette volonté de maintenir l’imaginaire en action. Les vides laissés par la réserve sur la surface transparente deviennent autant de « trous de mémoire » par lesquels le souvenir des lieux s’échappe et donne place à la rêverie.
La série « Rive Opale » présentée pour cette exposition est le résultat de ce travail contemplatif le long de la côte, entre absence et présence du ciel, de l’horizon, de la mer, du rivage. Le galet est vite devenu le signe de ce paysage, véritable sceau des lieux qui par sa répétitivité à l’infini nous fait perdre pied.
Jean François Provost